Conférence sur Georges Pierre Seurat (2)


Les croquetons
Seurat peint des esquisses ou "croquetons" sur bois en plein air. Il utilisait des planchettes de bois vendues avec les boites à pouces. Ces boites servaient de palette et de chevalet en même temps. Toute la richesse, la subtilité, la spontanéité de l'impressionnisme se retrouvent dans ses compositions vivantes où le peintre fixe avec bonheur, l'instant fugitif. Dans ces petits formats, il utilise la technique de touches balayées, croisées où la couleur se divise peu. Par la suite, il utilisera la technique pointilliste.

La Baignade, Asnières (1883)
Exposé à la National Gallery à Londres. Seurat décide d'entreprendre un grand tableau pour l'envoyer au Salon des Artistes Français. Il choisit un sujet de la vie quotidienne, des jeunes gens qui se baignent dans la Seine à Asnières. Durant des mois, il multiplie les dessins et les esquisses. La Seine et ses berges, les personnages assis, allongés ou se baignant, les arbres, le pont de Courbevoie. Patiemment, il sélectionne les élèments avec lesquels il organisera son grand tableau de 2m x 3m. 10 dessins et 13 croquetons sont retenus. Aucun point de sa composition n'est laissé au hasard. L'oeuvre entière est réalisée avec la précision et la logique rigoureuse d'un problème mathématique. Il n'admet rien qui ne soit nécessaire, indispensable à son tableau. Jamais, il ne se laisse aller à la tentation de se faire plaisir, "à la petite touche qui fait bien sur un tableau". Il se détache de la technique instinctive des impressionnistes. Aussi, l'oeuvre achevée est empreinte d'une singulière poésie. A son ami Charles Angrand qui le félicite, Seurat répond "ils voient de la poésie dans ce que je fais. Non, j'applique ma méthode, c'est tout !" Dans la chaleur de l'été, des voiliers, une barque, un pont à l'horizon, des baigneurs dans l'eau ou assis sur la berge, un dormeur étendu près de son chien, un enfant qui les mains en porte-voix semble pousser un cri ou peut-être un appel. Le tout baigné dans une étrange lumière. Le temps semble arrêté. De cette animation qui aurait pu être turbulente, Seurat nous donne une vision d'immobilité, de silence, de solitude qui traduit sa personnalité. La Baignade est proposée au Jury du Salon des Artistes Français qui la refuse. Seurat ne figurera pas auprès de 2500 peintures académiques qui elles ont été acceptées. Il ressent cet échec comme un affront personnel et décide de ne plus jamais solliciter son admission au Jury de l'exposition officielle. Une Association des "Refusés" vien de se créer : la "Société des Peintres Indépendants" dont la devise est "sans jury ni récompense". Seurat en devient membre fondateur et expose sa Baignade en 1883 dans un baraquement aux Tuileries. Mais encore une fois, la toile dérange surtout par sa dimension. Elle est écartée des salles et se retrouve exposée à la buvette !... L'exposition a peu de succès mais elle permet à Seurat de rencontrer son futur grand ami Paul Signac. Les deux hommes ne se lassent pas de parler peinture. Signac est attiré par la rigueur scientifique, par les recherches sur 'la touche divisée" de Seurat. Souvent, ils se retrouvent sur les bords de la Seine près de l'Ile de la grande Jatte.

Un dimande après-midi à l'Ile de la Grand Jatte (1884-1886)
Exposé à l'Art Institute de Chicago. La Grande Jatte, île sur la Seine où se retrouvait le tout-Paris populaire et joyeux, avec ses guinguettes, ses petits bals, ses jeux d'enfants, ses couples flâneurs, attirait par son pittoresque et sa diversité tous les peintres novateurs. Seurat dessine les personnages et les animaux qui viennent s'y promener. De retour à l'atelier, Seurat confronte ses dessins préparatoires et ses "croquetons" brossés en larges touches, calcule ce qu'il faut garder et de quelle manière il ajustera son tableau. 23 dessins et 28 croquetons sont retenus. Il commence une grande toile de 2m x 3 m, il brosse le paysage qu'il a choisi avec ces arbres, ces zones d'ombre et de soleil, le fleuve, et il place une quarantaine de personnages. La Grande Jatte est constituée d'une toile de lin enduite d'une couche de blanc de plomb. Cet apprêt mince sur un tissage assez grossier produit une surface granuleuse qui participe à l'effet général du tableau. Il distribue ses figures selon des lignes de composition très précises. Petit à petit, son tableau s'élabore. Il pointille sa toile de petites touches de teintes pures. Exécution longue, compliquée, difficile, qui lui prendra près de 2 ans. Seurat est tellement concentré sur son travail qu'il sait d'avance quelle touche et quelle couleur il doit appliquer. Il peut ainsi travailler sans être obligé de s'éloigner pour juger de l'effet obtenu bien que sa toile soit destinée à être vue à plusieurs mètres. Cette énorme concentration de la pensée lui permet également de continuer son travail tard dans la nuit sans être trahi par l'éclairage artificiel au gaz. Enfin en 1886, la Grande Jatte est terminée. Elle me rappelle cette pensée d'Eugène Delacroix "le premier mérite d'un tableau est d'être d'abord une fête pour l'oeil". La Grande Jatte est présentée à la 8ème exposition des Impressionnistes mais dans une salle trop petite et surchagée de peintures. On se bouscule devant ce grand tableau mais pour critiquer, pour se moquer. On parle de cette "pluie de confettis", de ces gens raides qui ressemblent à des "poupées de bois", de cette "fantaisie égyptienne". Malgré cela, Seurat devient célèbre. Il a enfin obtenu ce qu'il recherchait. "Sa toile vibre". Les points colorés se pressent les uns contre les autres, sans traits, sans applats de couleurs. Le nez sur le tableau, ces points de couleurs pures ne représentent rien. De loin, ils se mélangent sur la rétine, les formes surgissent dans une parfaite luminosité. Dans l'Impressionnisme, c'est le pinceau qui mélange les couleurs. Dans 'le Pointillisme", c'est l'oeil du spectateur. Cette peinture d'avant-garde dérange et fascine. Seul un critique d'art, Félix Feneon, comprendra l'importance de cette oeuvre et imposera cette nouvelle doctrine. Seurat devient le chef de file du "Néo-Impressionnisme", suivi entre autres par les peintres Paul signac, Camille et Lucien Pissarro, Dubois-Pillet, Charles Angrand, Hippolyte Petit-Jean, Henri Edmond Cross, Maximilien Luce, Louis Hayet, Léo Gausson, Lucie Cousturier et pendant une courte période Vincent Van Gogh. En janvier 1887, il accepte d'envoyer plusieurs tableaux à Bruxelles pour "l'exposition des Vingt". La Grande Jatte provoque à nouveau une grande agitation et beaucoup d'incompréhension dans le public. Seul le poète belge Emile Verhaeren est séduit par la peinture de Seurat et partage son enthousiasme avec les peintres Théo Van Rysselberghe et Van de Velde. Seurat blessé par le rejet de certaines critiques, part sur la côté normande à Honfleur, où il peint plusieurs marines dans sa technique pointilliste. A son retour, Seurat s'enferme dans son atelier et entreprend sa 3ème grande composition.

Les Poseuses (1887-1888)
Exposé à la Fondation Barnes à Philadephie. Seurat prend pour cadre un coin de son atelier. Il y représente une femme nue en 3 attitudes. Sur l'un des murs, il peint une partie de son tableau la grande Jatte. Comme à son ordinaire, il étudie au préalable à l'aide de dessins et de "croquetons" les divers élèments de sa toile. Il décide de réduire et de rapprocher les points afin de rendre plus parfaitement la finesse de la peau. Une autre question le tourmente, celle du cadre blanc qui demeure une "barrière". Il décide de moucheter ce cadre dans les couleurs complèmentaires proches de la bordure. Ainsi les harmonies de teintes s'éteindront plus doucement. Avant de quitter Paris pour Arles, Vincent Van gogh, demande à son frère Théo de rendre visite à Seurat dans son atelier où ils verront la Grande Jatte et les Poseuses. Vincent Van Gogh sacrera Seurat "le chef du Petit-Boulevard" faisant ainsi de lui la figure dominante de la jeune génération par rapport aux peintres du "Grand-Boulevard", les aînés Impressionnistes, que vend son frère Théo dans sa galerie. Le critique d'art, Emile Verhaeren écrit "tous ses amis peintres et autres, sentaient qu'il était la vraie force du groupe. Il était le plus chercheur, le plus solide de volonté, le plus découvreur d'inconnu".


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