Georges Seurat : sa vie, son oeuvre

Conférence sur Georges Seurat : sa vie, son oeuvre

Nous allons parcourir sa vie et son oeuvre depuis ses premiers dessins, ses peintures impressionnistes jusqu’à ses recherches qui l’ont conduit à créer le Pointillisme. 

Sa vie fut brève, il est mort à 31 ans.
Par un travail acharné, en quelques années, il a produit des chefs d’oeuvres qui ont fait de lui un de nos plus grands peintres, malheureusement longtemps méconnu.

Seurat est né dans une période charnière de la peinture, après les débuts de l’impressionnisme et avant les grands mouvements du 20 ème siècle.

Une génération le séparait de Paul Cezanne, Claude Monet, Pierre Auguste Renoir, Edouard Manet, Camille Pissarro, Edgard Degas. Il est né 10 ans après Paul Gauguin. Il était presque du même age que Vincent Van Gogh, Paul Signac, Henri de Toulouse Lautrec.

Sa famille, ses années d’études
Georges Pierre Seurat est né le 2 décembre 1859 à Paris dans une famille aisée. Son père Antoine Seurat était huissier de justice auprès du Tribunal de la Seine. Sa mère Ernestine Faivre s’est consacrée à l’éducation de Georges Pierre Seurat et de ses deux ainés Emile et Marie Berthe. Georges pierre Seurat commence à dessiner à l’age de 7 ans. C’est un élève sérieux et appliqué. A 14 ans, son oncle Paul Haumonté, peintre amateur lui-même, l’encourage et l’inscrit à l’école municipale de dessin. A 16 ans, il commence à peindre et lit des ouvrages théoriques sur la peinture. A 18 ans, il est admis à l’école des Beaux Arts de Paris. Il suit les cours du Professeur Henri Lehman, élève d’Ingres. Il dessine d’après des moulages d’oeuvres antiques, il copie des peintures de Maîtres Italiens de la Renaissance. En 1879, il visite la 4ème exposition impressionniste, avenue de l’Opera. Très frappé par la nouveauté des peintures de Camille Pissarro, d’Edgard Degas, de Claude Monet, il décide de travailler dans leur style. Il quitte l’école des Beaux Arts et l’art académique qui ne l’intéressent plus. Il continue seul ses recherches dans un atelier qu’il partage avec ses amis Aman-Jean et Ernest Laurent. A 20 ans, Seurat part faire son service militaire à Brest en Bretagne. ll y restera 1 an. En 1880, il rentre à Paris et loue un atelier, rue de Chabrol, près de ses parents. Sa vie de peintre commence. Il est devenu un homme, il ressemble aux personnages de ses tableaux « à ses figures élancées, calmes et raides ». Son visage barbu, ses yeux grands et profonds, ses cheveux qui frisent au dessus d’un front haut et bien dégagé le font ressembler au « Saint Georges de Donatello » comme dira son ami Aman-Jean. Dans les réunions au café de la « Nouvelle Athènes » avec ses amis peintres, Edgard Degas le surnommera « le notaire » avec sa tenue noire et son chapeau haut de forme. Vivant modestement, de santé fragile à la fois timide et tenace, replié sur lui-même, taciturne, il parle peu. Sauf s’il doit affirmer ses convictions profondes « défendre ses idées, sa méthode ». C’est un homme de son temps, passionné par le progrès et la science. Les savants du 19 ème siècle ne cessent d’inventer, jamais la connaissance n’a progressé si vite dans tous les domaines. De grands travaux sont mis en chantier. Paris se transforme, la percée des grands boulevards, la construction de la Tour Eiffel. Paris est considéré alors comme la plus belle ville du monde avec son architecture grandiose, ses élégantes, ses jolis magasins, sa mode renommée et l’animation de sa vie nocturne. C’est la « Belle époque », qui cache la grande misère des travailleurs pendant cette révolution industrielle. Seurat suit en spectateur attentif, sans y participer les plaisirs de la vie parisienne.

L’art du dessin
Il fut durant 3 ans « un jeune homme fou de dessin », nous dit son ami Gustave Kahn, paraphrasant ce que le japonais Hokusai disait de lui-même « un vieillard fou de dessin ». Il mène aussi loin que possible l’étude sur le noir et le blanc, ainsi que sur les contrastes de tons. Il abandonne le tracé linéaire à la manière d’Ingres et adopte une technique opposée, celle du clair-obscur, du modelé. Cette technique lui convient si parfaitement que grâce à elle il exécute des oeuvres d’une beauté surprenante. En se servant du crayon Conté, gras et tendre, sur un papier Ingres à gros grain, de la marque Michallet, il traduit les dégradés de l’ombre et de la lumière. Cette lumière est en réalité le blanc qui perce entre les coups de crayon. Seurat va à l’essentiel, il élimine les détails. Il exprime la réalité, mais la transforme en une image intemporelle. Les personnages non délimités par un contour existent essentiellement dans leur volume. Ils sont tout à la fois précis et énigmatiques, proches et lointains. Ses personnages ne sont pas immobiles, mais immobilisés. Il se dégage de ces gestes suspendus une troublante et envoutante poésie. Ces « dessins de peintre » sont comme des tableaux en noir et blanc. Non seulement, l’on pourait peindre d’après eux sans revoir le modèle, mais encore, ils apparaissent plus colorés que certaines peintures. Ce qui fera dire à Paul signac, son ami et ardent défenseur « ce sont les plus beaux dessins de peintre qui aient jamais existé ».

Ses premières recherches
Seurat est persuadé qu’il existe une science de l’Art, dont il découvrira les lois dans l’optique et la chimie des couleurs, autant que dans l’exemple des Maîtres anciens. Son esprit est à la fois, artiste et scientifique dans la lignée de Léonard de Vinci, Vermeer. Deux livres vont jouer un rôle important dans sa vie. « La grammaire des Arts du dessin » de Charles Blanc qui écrit « la couleur soumise à des règles peut être enseignée comme la musique » et qui formule une théorie du mélange optique selon laquelle « les touches isolées de couleurs pures, posées directement sur la toile, reconstituent pour l’oeil, des tons plus lumineux et plus vibrants, que si le mélange de couleurs avait été fait préalablement sur la palette ». Un autre livre important pour son oeuvre future « La loi du contraste simultané des couleurs » de Chevreul. Lois qui peuvent paraître complexes, mais qui sont en réalité toutes simples. Tri des couleurs de l’arc en ciel, qualifiées de « primaires » le bleu, le rouge, le jaune, servent par mélange à produire les autres couleurs qualifiées de « binaires ». Le bleu et le rouge donnent le violet. Le bleu et le jaune donnent le vert. Le jaune et le rouge donnent l’orangé. La couleur primaire qui n’entre pas dans la composition d’une couleur binaire est sa complémentaire. Ainsi, le jaune est la complémentaire du violet, le rouge celle du vert, le bleu celle de l’orangé et vice et versa. Pourquoi cette appelation de complémentaire ? Car toute couleur est entourée de sa complémentaire. Par exemple : une tache jaune sur un fond blanc est entouré d’un halo de violet. Deux couleurs complémentaires misent l’une à côté de l’autre s’exaltent. Un jaune et un violet. Un rouge et un vert. Un bleu et un orangé. En revanche, elles deviennent ternes si on les mélange. Par exemple : un rouge mélangé au vert devient grisatre. Une couleur n’existe pas en tant que telle, elle existe par rapport aux couleurs qui l’entourent. Ces livres ouvrent à Seurat des perspectives infinies sur ses recherches de « la touche divisée ». Par ailleurs, Seurat a recopié le cercle chromatique du Professeur Ogden Rood, dont le schéma en forme d’étoiles indique les contrastes de couleurs. Seurat trouve sa célèbre formule : « l’Art c’est l’harmonie ». L’harmonie du rapport entre les contrastes, l’harmonie du rapport entre les dégradés, les tons, les teintes et les lignes.

Les croquetons
Seurat peint des esquisses ou « croquetons » sur bois en plein air. Il utilisait des planchettes de bois vendues avec les boites à pouces. Ces boites de peinture servaient de palette et de chevalet en même temps. Toute la richesse, la subtilité, la spontanéité de l’impressionnisme se retrouvent dans ses compositions vivantes où le peintre fixe avec bonheur, l’instant fugitif. Dans ces petits formats, il utilise la technique de touches balayées, croisées où la couleur se divise peu. Par la suite, il utilisera la technique pointilliste.

La Baignade, Asnières (1883)
Exposé à la National Gallery à Londres. Seurat décide d’entreprendre un grand tableau pour l’envoyer au Salon des Artistes Français. Il choisit un sujet de la vie quotidienne, des jeunes gens qui se baignent dans la Seine à Asnières. Durant des mois, il multiplie les dessins et les esquisses. La Seine et ses berges, les personnages assis, allongés ou se baignant, les arbres, le pont de Courbevoie. Patiemment, il sélectionne les élèments avec lesquels il organisera son grand tableau de 2m x 3m. 10 dessins et 13 croquetons sont retenus. Aucun point de sa composition n’est laissé au hasard. L’oeuvre entière est réalisée avec la précision et la logique rigoureuse d’un problème mathématique. Il n’admet rien qui ne soit nécessaire, indispensable à son tableau. Jamais, il ne se laisse aller à la tentation de se faire plaisir, « à la petite touche qui fait bien sur un tableau ». Il se détache de la technique instinctive des impressionnistes. Aussi, l’oeuvre achevée est empreinte d’une singulière poésie. A son ami Charles Angrand qui le félicite, Seurat répond « ils voient de la poésie dans ce que je fais. Non, j’applique ma méthode, c’est tout ! » Dans la chaleur de l’été, des voiliers, une barque, un pont à l’horizon, des baigneurs dans l’eau ou assis sur la berge, un dormeur étendu près de son chien, un enfant qui les mains en porte-voix semble pousser un cri ou peut-être un appel. Le tout baigné dans une étrange lumière. Le temps semble arrêté. De cette animation qui aurait pu être turbulente, Seurat nous donne une vision d’immobilité, de silence, de solitude qui traduit sa personnalité. La Baignade est proposée au Jury du Salon des Artistes Français qui la refuse. Seurat ne figurera pas auprès de 2500 peintures académiques qui elles ont été acceptées. Il ressent cet échec comme un affront personnel et décide de ne plus jamais solliciter son admission au Jury de l’exposition officielle. Une Association des « Refusés » vien de se créer : la « Société des Peintres Indépendants » dont la devise est « sans jury ni récompense ». Seurat en devient membre fondateur et expose sa Baignade en 1883 dans un baraquement aux Tuileries. Mais encore une fois, la toile dérange surtout par sa dimension. Elle est écartée des salles et se retrouve exposée à la buvette !… L’exposition a peu de succès mais elle permet à Seurat de rencontrer son futur grand ami Paul Signac. Les deux hommes ne se lassent pas de parler peinture. Signac est attiré par la rigueur scientifique, par les recherches sur ‘la touche divisée » de Seurat. Souvent, ils se retrouvent sur les bords de la Seine près de l’Ile de la grande Jatte.

Un dimande après-midi à l’Ile de la Grand Jatte (1884-1886)
Exposé à l’Art Institute de Chicago. La Grande Jatte, île sur la Seine où se retrouvait le tout-Paris populaire et joyeux, avec ses guinguettes, ses petits bals, ses jeux d’enfants, ses couples flâneurs, attirait par son pittoresque et sa diversité tous les peintres novateurs. Seurat dessine les personnages et les animaux qui viennent s’y promener. De retour à l’atelier, Seurat confronte ses dessins préparatoires et ses « croquetons » brossés en larges touches, calcule ce qu’il faut garder et de quelle manière il ajustera son tableau. 23 dessins et 28 croquetons sont retenus. Il commence une grande toile de 2 x 3 m, il brosse le paysage qu’il a choisi avec ces arbres, ces zones d’ombre et de soleil, la Seine, et il place une quarantaine de personnages. La Grande Jatte est constituée d’une toile de lin enduite d’une couche de blanc de plomb. Cet apprêt mince sur un tissage assez grossier produit une surface granuleuse qui participe à l’effet général du tableau. Il distribue ses figures selon des lignes de composition très précises. Petit à petit, son tableau s’élabore. Il pointille sa toile de petites touches de teintes pures. Exécution longue, compliquée, difficile, qui lui prendra près de 2 ans. Seurat est tellement concentré sur son travail qu’il sait d’avance quelle touche et quelle couleur il doit appliquer. Il peut ainsi travailler sans être obligé de s’éloigner pour juger de l’effet obtenu bien que sa toile soit destinée à être vue à plusieurs mètres. Cette énorme concentration de la pensée lui permet également de continuer son travail tard dans la nuit sans être trahi par l’éclairage artificiel au gaz. Enfin en 1886, la Grande Jatte est terminée. Elle me rappelle cette pensée d’Eugène Delacroix « le premier mérite d’un tableau est d’être d’abord une fête pour l’oeil ». La Grande Jatte est présentée à la 8ème exposition des Impressionnistes mais dans une salle trop petite et surchagée de peintures. On se bouscule devant ce grand tableau mais pour critiquer, pour se moquer. On parle de cette « pluie de confettis », de ces gens raides qui ressemblent à des « poupées de bois », de cette « fantaisie égyptienne ». Malgré cela, Seurat devient célèbre. Il a enfin obtenu ce qu’il recherchait. « Sa toile vibre ». Les points colorés se pressent les uns contre les autres, sans traits, sans applats de couleurs. Le nez sur le tableau, ces points de couleurs pures ne représentent rien. De loin, ils se mélangent sur la rétine, les formes surgissent dans une parfaite luminosité. Dans l’Impressionnisme, c’est le pinceau qui mélange les couleurs. Dans ‘le Pointillisme », c’est l’oeil du spectateur. Cette peinture d’avant-garde dérange et fascine. Seul un critique d’art, Félix Feneon, comprendra l’importance de cette oeuvre et imposera cette nouvelle doctrine. Seurat devient le chef de file du « Néo-Impressionnisme », suivi entre autres par les peintres Paul signac, Camille et Lucien Pissarro, Dubois-Pillet, Charles Angrand, Hippolyte Petit-Jean, Henri Edmond Cross, Maximilien Luce, Louis Hayet, Léo Gausson, Lucie Cousturier et pendant une courte période Vincent Van Gogh. En janvier 1887, il accepte d’envoyer plusieurs tableaux à Bruxelles pour « l’exposition des Vingt ». La Grande Jatte provoque à nouveau une grande agitation et beaucoup d’incompréhension dans le public. Seul le poète belge Emile Verhaeren est séduit par la peinture de Seurat et partage son enthousiasme avec les peintres Théo Van Rysselberghe et Van de Velde. Seurat blessé par le rejet de certaines critiques, part sur la côté normande à Honfleur, où il peint plusieurs marines dans sa technique pointilliste. A son retour, Seurat s’enferme dans son atelier et entreprend sa 3ème grande composition.

Les Poseuses (1887-1888)
Exposé à la Fondation Barnes à Philadephie. Seurat prend pour cadre un coin de son atelier. Il y représente une femme nue en 3 attitudes. Sur l’un des murs, il peint une partie de son tableau de la Grande Jatte. Comme à son ordinaire, il étudie au préalable à l’aide de dessins et de « croquetons » les divers élèments de sa toile. Il décide de réduire et de rapprocher les points afin de rendre plus parfaitement la finesse de la peau. Une autre question le tourmente, celle du cadre blanc qui demeure une « barrière ». Il décide de moucheter ce cadre dans les couleurs complèmentaires proches de la bordure. Ainsi les harmonies de teintes s’éteindront plus doucement. Avant de quitter Paris pour Arles, Vincent Van gogh, demande à son frère Théo de rendre visite à Seurat dans son atelier où ils verront la Grande Jatte et les Poseuses. Vincent Van Gogh sacrera Seurat « le chef du Petit-Boulevard » faisant ainsi de lui la figure dominante de la jeune génération par rapport aux peintres du « Grand-Boulevard », les aînés Impressionnistes. Le critique d’art, Emile Verhaeren écrit « tous ses amis peintres et autres, sentaient qu’il était la vraie force du groupe. Il était le plus chercheur, le plus solide de volonté, le plus découvreur d’inconnu ».

La Parade (1888)
Exposé au Metropolitan à New York. Avant même d’avoir achevé les Poseuses, Seurat commence un nouveau tableau « une parade de cirque ». Des comédiens présentent leur spectacle le soir, dans la rue. L’évocation de l’éclairage artificiel devient un des élèments importants de ce tableau. Bordée en haut par les flammes jaunes de l’éclairage au gaz, et en bas par une rangée de spectateurs, des musiciens jouent devant un rideau de toile tendue qui parait transparent, car l’éclat de la lumière est derrière, là où l’on vous invite à entrer. La couleur et la lumière du tableau sont mises en valeur par le poudroiement des petits touches qui nous font sentir la féerie de ce spectacle. Ce tableau sera présenté à la 4ème exposition des Indépendants et sera à nouveau incompris par la critique.

La Jeune femme se poudrant (1889)
Exposé à l’Institut Courtault à Londres. Après ces différents échecs, Seurat devient de plus en plus secret. Un femme s’est glissée dans sa retraite impénétrable. Elle s’appelle Madeleine Knobloch. Elle a 20 ans, d’une beauté épanouie, elle devient son modèle. Seurat décide de faire son portrait en train de se poudrer, assise davant une petite table de toilette. il a également l’idée de faire son propre autoportrait dans la glace à cadre de bambou accroché au mur. Ce portrait disparaîtra après la réflexion d’un de ses amis, Seurat ne voulant pas déclarer sa liaison avec Madeleine. Malheureusement, il remplacera sa propre image par un pot de fleurs. Le problème de l’encadrement continue à le tracasser. Sur la toile elle-même, il peint une bordure en pointillé dans les couleurs complèmentaires de son tableau, pour ménager une transition entre la peinture et le cadre.

Le Chahut (1890)
Exposé au Musée Kröller-Müller à Otterlo. Seurat a trouvé le thème de son nouveau tableau « le Chahut ». C’est la danse à scandale des cafés-concerts qui deviendra le « French-Cancan ». Il prend pour cadre le spectacle donné au « Divan Japonais ». La danse endiablée de ces jeunes femmes qui lèvent haut la jambe attirent de nombreux spectateurs. Seurat cherche à rendre le mouvement et la gaieté, par un ensemble de lignes montantes, des couleurs chaudes, ainsi que par la caricature des personnages. A propos de ce tableau Seurat écrit : « la gaieté de ton, c’est la dominante chaude des couleurs, les lignes montantes. Le calme, c’est l’égalité entre le sombre et le clair, les lignes horizontales. La tristesse de ton, c’est la dominante sombre des couleurs, les lignes descendantes ». A nouveau, ce tableau est rejeté par la critique qui lui reproche son côté décoratif, abstrait, obscène. Malgré cela, un évenement heureux est arrivé dans sa vie, Madeleine, lui donne un fils qu’il prénomme Pierre Georges. Le travail de Seurat est programmé à l’avance. Chaque hiver, il peint dans son atelier à Paris un grand tableau pour l’exposer au Salon des Indépendants, et l’été, il peint sur les bords de Seine et de la mer. Contrairement à ses grands tableaux, ses peintures de marines sont généralement bien acceptées par la critique. Pour reprendre l’une de ses paroles « allons nous saouler de lumière encore une fois, çà console. Se laver l’oeil des jours d’atelier, et traduire le plus exactement la vive clarté avec toutes ses nuances ». Sur les côtes de Normandie, les villes deviennent stations balnéraires. Aux plaisirs de la plage, Seurat préfére les bains de lumière naturelle. A travers ces bords de mer, ces ports, ces bateaux, Seurat nous fait ressentir la luminosité de l’atmosphère. Sa nature a quelque chose de stable, d’éternelle. Ses paysages dégagent une impression de grandeur, de calme, de solitude.

Le Cirque (1891)
Exposé au Musée d’Orsay à Paris. Seurat met en chantier une nouvelle composition où il veut traduire une autre scène de mouvement, les évolutions d’une écuyère sur la piste du cirque Fernando. Ce même cirque qui a déjà attiré Degas, Renoir, Toulouse Lautrec. L’architecture de ce tableau est complexe, la place des quarante personnages est calculée avec précision. Les visages sont encore plus simplifiés et caricaturés que dans « Le Chahut ». Les couleurs sont gaies, électriques, et pourtant on peut penser que l’artiste s’est représenté dans la grimace du clown. Seurat est pressé, fébrile, il veut terminer à tout prix son « Cirque » pour l’Exposition, il travaille jour et nuit. Et c’est presque à bout de force qu’il donne son tableau inachevé à la veille de l’inauguration. Il a pris froid, il a de la fièvre, son état empire rapidement et le 29 mars 1891, il meurt, victime d’une angine infectieuse. Le critique d’art, Gustave Kahn écrit dans « l’Art Moderne » : « c’est un sort cruel, c’est une inquiétude amère pour ceux qui espéraient en lui et demeurent devant l’oeuvre interrompue ». Après sa mort, Félix Feneon, Paul Signac, Maximilien Luce, en présence de Madeleine Knobloch et de son frère Emile Seurat, firent l’inventaire de ses oeuvres. 400 dessins, 160 croquetons, 42 toiles. Ses oeuvres furent divisées entre parents et amis. 

La gloire posthume
Ses amis Felix Feneon et Paul Signac firent tout pour que sa mémoire demeure, à travers des expositions et des publications. Les oeuvres de Seurat vont rester longtemps peu prisées des collectionneurs. L’Etat Français négligea ou refusa d’acquérir ses tableaux offerts par le mère de l’artiste. Ce qui explique qu’à l’exception du « Cirque » (d’ailleurs légué au Louvre par l’Américain John Quinn), ses grandes compositions se trouvent toutes dans les grands musées étrangers. La Grande Jatte est considérée comme le chef d’oeuvre du Musée de Chicago, toutes oeuvres confondues. Sans bruit, avant que les amateurs s’enfièvrent pour elles, les oeuvres majeures de Seurat ont gagné les Musées. L’artiste est allé à la gloire définitive par les mêmes chemins de silence qui furent les siens quand il était vivant. De ce fait, il échappe au tapage des grandes ventes publiques en l’absence sur le marché de ses oeuvres maitresses, bien que l’on se dispute ses moindres « croquetons ».
Mais l’important chez Seurat est son héritage artistique. Après ses amis Pointillistes, les grands artistes d’Avant-garde du début du siècle s’inspirèrent de sa méthode. Les Néo-Impressionnistes : Denis, Vuillard, Vallotton reprirent son écriture pointillée. Les Fauves : Matisse, Derain, Vlaminck, retrouvent une sorte de Pointillisme à larges touches. Les Cubistes : Picasso, Braque, reprirent ses idées. Les Italiens Futuristes : Segantini, Severini, Balla, le considèrent comme leur Maître. Les Abstraits : Kandinsky, Delaunay, Mondrian, suivirent toutes les données de sa théorie à travers leurs oeuvres. Seurat est avec Cézanne, Monet, Van Gogh, Gauguin « un des Pères de l’Art Moderne ».
Pourquoi Seurat n’a t-il pas été reconnu plus tôt comme l’un de nos plus grands peintres ? Sa technique, sa théorie peuvent intimider. L’émotion subtile que procure ses tableaux n’est pas celle du simple bonheur du regard. Du cri de l’enfant dans la « Baignade » à celui du clown blanc dans le « Cirque », des silhouettes énigmatiques de ses premiers dessins, aux paysages maritimes hantés par l’absence, des points colorés de sa méthode, s’échappe quelque chose d’indicible, d’irrationnel, de secret qu’il nous reste encore à découvrir.

Seurat n’est pas seulement un « Peintre du passé, il est aussi un Peintre de l’avenir ».

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